
Il arrive un moment dans l’histoire d’un peuple où accuser les autres ne suffit plus. Un moment où les explications, les justifications, les discours politiques, les sermons, les promesses de changement et les dénonciations répétées deviennent presque indécents devant l’étendue du désastre. Haïti semble avoir atteint ce moment. Non pas nécessairement parce que son territoire aurait disparu, ni parce que son peuple aurait cessé d’exister, mais parce que ce qui fait véritablement une nation — la confiance, l’autorité morale, le respect du bien commun, la transmission, l’espérance et la capacité de vivre ensemble — paraît profondément atteint.
Dire « Haïti n’existe plus » est donc moins une affirmation géographique qu’un cri. C’est constater qu’un pays peut continuer à porter un nom sur les cartes tout en perdant progressivement ce qui donnait sens à ce nom.
Une société qui ne peut plus seulement accuser ses dirigeants
Depuis trop longtemps, nous avons développé l’habitude de chercher le responsable ailleurs. Le gouvernement accuse l’opposition. L’opposition accuse le gouvernement. Les citoyens accusent les dirigeants. Les dirigeants invoquent l’étranger. Les générations nouvelles accusent les anciennes, tandis que les anciennes dénoncent l’inconscience des nouvelles. Les pauvres accusent les riches, les riches redoutent les pauvres, la diaspora critique ceux qui sont restés, et ceux qui sont restés reprochent parfois à la diaspora de parler d’un pays qu’elle ne vit plus quotidiennement.
À force de distribuer les responsabilités, nous risquons de perdre de vue une question autrement plus douloureuse :
Quelle part chacun de nous a-t-il prise, directement ou indirectement, dans ce que nous sommes devenus ?
Le mea culpa commence précisément là.
Il ne consiste pas à déclarer que tous sont également coupables. Les responsabilités institutionnelles, économiques, politiques et criminelles ne sont évidemment pas identiques. Mais une société ne se désagrège pas seulement par les décisions de quelques dirigeants. Elle se désagrège également lorsque les comportements qu’elle condamnait hier deviennent progressivement acceptables aujourd’hui.
La corruption cesse alors d’être seulement un acte pour devenir une manière de penser.
On condamne le détournement de millions, mais on justifie la petite faveur obtenue par connaissance. On critique le favoritisme, mais on cherche quelqu’un « qui connaît quelqu’un ». On exige une administration impartiale, mais on accepte volontiers le privilège lorsqu’il nous avantage. On réclame la justice contre notre adversaire tout en souhaitant l’indulgence lorsqu’il s’agit d’un proche.
C’est ainsi que la corruption finit par dépasser l’argent. Elle atteint les consciences.
Quand l’Église elle-même doit s’interroger
L’Église ne peut se tenir au-dessus de cette interrogation collective comme si elle observait la société depuis un lieu moralement inaccessible.
Lorsqu’une nation souffre, l’Église devrait être l’un des lieux où la conscience refuse de mourir. Elle ne devrait pas seulement multiplier les paroles, les titres, les prophéties et les manifestations religieuses. Elle devrait aussi se demander si sa présence produit davantage de vérité, de responsabilité, de compassion et de transformation intérieure.
Une société peut être profondément religieuse et pourtant profondément malade.
La multiplication des prédicateurs n’est pas nécessairement la multiplication de la conscience. La fréquence des prières n’est pas automatiquement la preuve d’une transformation morale. Et invoquer Dieu ne dispense jamais l’être humain d’examiner ses propres comportements.
Le danger commence lorsque la foi devient un refuge permettant d’éviter cette confrontation avec soi-même.
À quoi servirait-il de demander quotidiennement à Dieu de sauver Haïti si chacun refuse d’examiner la petite portion d’Haïti dont il est lui-même responsable ?
Le responsable religieux doit s’interroger. Le fidèle également.
L’Église n’a pas besoin de devenir un tribunal supplémentaire. Elle devrait plutôt demeurer cet espace où l’être humain peut entrer en lui-même et se demander, devant Dieu : qu’ai-je fait de mon prochain, de ma parole, de ma responsabilité et de ma liberté ?
Lorsque l’autorité perd son sens
Une nation devient extrêmement vulnérable lorsque ceux qui devraient représenter l’autorité ne parviennent plus à inspirer confiance.
Le policier, le magistrat, le fonctionnaire, l’enseignant, le pasteur, le professeur, le chef d’entreprise, le responsable politique et le parent occupent des fonctions différentes, mais tous participent à la construction d’une même architecture morale.
Lorsque la fonction devient seulement une occasion de profit, cette architecture s’effondre.
Le problème n’est donc plus uniquement : « Qui gouverne Haïti ? »
La question devient :
« Qu’est-ce qui gouverne désormais les consciences ? »
L’intérêt personnel ?
L’argent ?
La peur ?
La survie ?
Le pouvoir ?
La recherche du privilège ?
Lorsque le bien commun devient une abstraction et que chacun cherche uniquement à sauver sa propre parcelle d’existence, la société cesse progressivement d’être une communauté. Elle devient une juxtaposition d’intérêts concurrents.
Et c’est peut-être là l’une des formes les plus profondes de la disparition d’un pays.
Un peuple qui perd jusqu’au droit de rêver
La tragédie haïtienne ne se mesure pas uniquement aux institutions fragilisées. Elle se mesure aussi dans les familles.
Il faut regarder les parents.
Ceux qui ont travaillé pendant des décennies en imaginant une vie meilleure pour leurs enfants. Ceux qui ont investi dans leur éducation. Ceux qui avaient acheté une maison, créé un commerce, développé une profession ou simplement construit, année après année, une petite sécurité familiale.
Le rêve était simple : demain serait meilleur qu’aujourd’hui.
C’est peut-être cette conviction qui s’est le plus dangereusement effondrée.
Lorsqu’un père ou une mère ne rêve plus de voir ses enfants construire leur avenir dans leur propre pays, quelque chose de beaucoup plus grave qu’une crise économique s’est produit.
Lorsque réussir signifie partir, lorsque protéger ses enfants signifie les éloigner, lorsque posséder devient une source d’inquiétude, lorsque circuler devient une préoccupation et lorsque l’avenir se conjugue presque exclusivement ailleurs, la nation perd progressivement sa capacité de se reproduire moralement.
Elle conserve ses habitants, mais elle perd leurs rêves.
Haïti, esclave d’un nouveau maître
Haïti est née d’une rupture extraordinaire avec l’esclavage. Pourtant, plus de deux siècles après l’indépendance, une question terrible mérite d’être posée : avons-nous seulement changé de maître ?
Le nouveau maître n’aurait ni plantation ni fouet.
Il pourrait s’appeler corruption.
Non pas seulement la corruption des gouvernements, mais cette corruption plus vaste qui consiste à subordonner systématiquement le bien collectif à l’avantage particulier.
Lorsqu’elle devient culturellement tolérée, elle détruit la confiance. Et sans confiance, aucune institution ne peut fonctionner durablement.
Pourquoi respecter la règle si l’on croit que l’autre la contournera ?
Pourquoi payer honnêtement si l’on pense que l’argent sera détourné ?
Pourquoi attendre son tour si l’on suppose que celui qui possède une relation passera devant ?
Pourquoi servir l’État si la fonction publique devient simplement un moyen de se servir ?
La corruption produit ainsi sa propre justification. Chacun finit par participer au système parce qu’il suppose que tous les autres y participent.
C’est une forme d’esclavage particulièrement dangereuse : le maître finit par habiter en nous.
Et l’étranger ?
Il serait également confortable d’attribuer toute la catastrophe à l’extérieur.
L’histoire d’Haïti et ses rapports avec les puissances étrangères méritent naturellement d’être étudiés avec sérieux. Mais aucune analyse des influences extérieures ne devrait devenir une dispense permanente de responsabilité intérieure.
Une nation adulte doit pouvoir examiner simultanément ce que les autres lui ont fait et ce qu’elle s’est fait à elle-même.
Autrement, l’histoire devient un refuge.
Le mea culpa ne consiste pas à effacer les responsabilités étrangères. Il consiste à refuser que celles-ci deviennent l’explication universelle de chacune de nos défaillances.
« Le changement est pour demain »
Depuis combien de générations Haïti attend-elle demain ?
Demain viendra un nouveau gouvernement.
Demain viendra une nouvelle Constitution.
Demain viendront de nouvelles élections.
Demain la communauté internationale changera d’approche.
Demain apparaîtra un dirigeant providentiel.
Demain Dieu interviendra.
Et pendant que nous attendons demain, aujourd’hui se consume.
Peut-être avons-nous commis une erreur fondamentale : le changement n’est pas une date.
Le changement est un comportement.
Il commence lorsque l’individu cesse d’exiger de la nation une vertu qu’il refuse lui-même de pratiquer dans son environnement immédiat.
Aucune réforme institutionnelle ne remplacera entièrement cette révolution intérieure.
Est-il trop tard ?
Voilà peut-être la question la plus difficile.
Faut-il encore espérer ?
Répondre automatiquement « oui » serait confortable. Mais l’espérance qui refuse de regarder la réalité devient elle aussi une forme de fuite.
Il existe un moment où le mea culpa ne peut plus servir simplement à se donner bonne conscience. Reconnaître nos erreurs ne ressuscite pas automatiquement les institutions détruites, ne ramène pas ceux qui sont partis, ne restitue pas les années perdues et ne reconstruit pas instantanément la confiance.
Peut-être est-il déjà trop tard pour récupérer l’Haïti que nous avons connue.
Mais cette affirmation ne signifie pas nécessairement qu’il soit trop tard pour construire autre chose.
La différence est fondamentale.
Il ne s’agit peut-être plus de « sauver » nostalgiquement le pays d’hier. Il faudrait peut-être commencer par accepter que certaines structures, certaines habitudes et certaines illusions doivent mourir pour qu’une autre conception de la communauté nationale puisse apparaître.
Le dernier mea culpa
Le véritable mea culpa ne devrait donc pas être celui d’un parti, d’une Église, d’un gouvernement ou d’une génération.
Il devrait traverser la société.
Que le dirigeant dise : j’ai failli.
Que l’intellectuel dise : je me suis parfois contenté de commenter.
Que le religieux se demande : ai-je éclairé les consciences ou simplement multiplié les paroles ?
Que le fonctionnaire examine son rapport au service.
Que le commerçant examine son rapport à l’intérêt collectif.
Que le parent examine ce qu’il transmet.
Que le citoyen cesse de considérer comme acceptable pour lui-même ce qu’il condamne chez le dirigeant.
Et que chacun puisse finalement prononcer cette phrase difficile :
« Je suis aussi Haïti. Par conséquent, une partie de ce qui arrive à Haïti m’interroge personnellement. »
C’est seulement à cet endroit que le mea culpa possède encore une signification.
Haïti n’existe peut-être plus sous la forme dans laquelle plusieurs générations l’ont rêvée. Mais avant de demander qui viendra la reconstruire, il reste une question autrement plus exigeante :
Quels Haïtiens sommes-nous prêts à devenir pour qu’une autre Haïti puisse exister ?
Car si nous reconstruisons les routes, les institutions, les administrations et les villes sans reconstruire la conscience qui les habitera, nous reconstruirons simplement les murs du prochain effondrement.
