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Haïti : l’heure du mea culpa et de la réconciliation nationale

Les anciens chefs d’État et les gouvernements doivent reconnaître leurs responsabilités pour ouvrir une nouvelle voie à la nation.

La crise haïtienne ne saurait être réduite à une simple incapacité administrative ou politique. Sa cause profonde réside aussi dans une dégradation progressive des rapports humains : l’absence d’amour du prochain, la perte du respect mutuel, l’affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale et l’installation d’une culture où l’intérêt individuel finit trop souvent par supplanter le bien commun.

À cette réalité interne s’ajoute, depuis longtemps, le poids des influences étrangères. Certaines puissances et certains acteurs internationaux ont entretenu avec les dirigeants haïtiens des rapports déséquilibrés, privilégiant leurs propres intérêts et contribuant parfois à consolider des systèmes de pouvoir peu favorables au développement d’institutions nationales solides. Dans ce système, quelques-uns recueillent les bénéfices tandis que des miettes sont abandonnées à ceux qui acceptent de servir les intérêts du moment.

Quand les miettes deviennent un système

On finit alors par s’entretuer pour ces miettes.

La corruption cesse progressivement de provoquer l’indignation lorsqu’elle devient systémique. Elle s’installe dans les habitudes, dans les institutions et parfois jusque dans les mentalités. Même les critiques les plus acerbes ne produisent plus l’électrochoc nécessaire. On dénonce, on accuse, on promet, puis le cycle recommence.

Le problème devient plus grave encore lorsque disparaissent les mécanismes de contrôle. Dans un pays où l’institution s’efface devant l’individu, le « chef de tribu » finit par dicter les orientations au gré des circonstances. Les décisions deviennent improvisées, les politiques publiques perdent leur continuité et l’État cesse progressivement d’organiser l’espace collectif.

Le pays se construit alors dans la débandade.

Les marchands envahissent des zones initialement résidentielles, l’espace public se désorganise et des montagnes de détritus s’intègrent peu à peu au paysage quotidien. Le plus inquiétant n’est peut-être même plus leur présence, mais l’accoutumance collective : l’anormal devient normal. Une population confrontée quotidiennement au désordre finit parfois par développer, par nécessité, une forme d’adaptation à ce qui aurait dû demeurer inacceptable.

Quand l’État s’efface

Lorsque l’État n’exerce plus pleinement ses fonctions essentielles, le vide qu’il laisse est rapidement occupé.

Le pays fourmille alors d’« experts », d’amateurs et de professeurs autoproclamés qui se rencontrent au carrefour d’une ignorance grandissante. Beaucoup parlent, beaucoup prescrivent, beaucoup promettent ; mais les résultats susceptibles d’améliorer concrètement les services à la population demeurent insuffisants.

Que signifie alors « diriger » ?

Diriger un pays ne peut se limiter à expédier des affaires courantes mal charpentées. Gouverner signifie construire des institutions, protéger les citoyens, administrer équitablement les ressources publiques, créer des opportunités et préparer l’avenir.

Or, lorsque tout s’organise autour des avantages d’un petit nombre, les opportunités destinées aux plus faibles peuvent être détournées, confisquées ou distribuées selon des intérêts particuliers. Le mensonge devient alors un instrument de gouvernement et l’exclusion nourrit progressivement la colère.

Le banditisme : regarder aussi les causes

Il faut également avoir le courage d’interroger les racines du banditisme contemporain.

Une partie de la violence qui ravage Haïti s’inscrit dans une longue histoire de manipulation politique, d’inégalités, d’exclusion sociale, d’impunité et d’instrumentalisation de groupes armés. Des acteurs politiques, passés comme présents, portent une responsabilité dans la création, le financement, la protection ou l’utilisation de certaines structures violentes.

Mais reconnaître les causes sociales et politiques de la violence ne signifie nullement justifier les crimes commis contre la population. La souffrance sociale ne saurait transformer l’enlèvement, le meurtre, le viol, l’extorsion ou la terreur en moyens légitimes de revendication. Les victimes innocentes ont elles aussi des droits qui doivent être reconnus et protégés.

C’est précisément pour cette raison qu’une véritable reconstruction nationale doit regarder simultanément les crimes et leurs causes, les victimes et les responsables, l’exclusion et la responsabilité individuelle.

Une parole attribuée à un ancien chef d’État résonne alors avec une force presque prophétique :

« Wòch anba dlo pa konnen doulè wòch nan solèy. »

La pierre qui demeure sous l’eau ne connaît pas la souffrance de celle qui brûle au soleil.

Cette image exprime l’abîme qui peut séparer ceux qui bénéficient du système de ceux qui en supportent quotidiennement les conséquences.

Le temps du mea culpa

Les gouvernements passés et présents devraient avoir le courage d’un véritable mea culpa.

Mais ce mea culpa ne devrait pas être une simple cérémonie politique. Il devrait commencer par la reconnaissance publique des erreurs, des injustices, des actes de corruption, des exclusions et des politiques qui ont contribué à l’effondrement du pays.

Il faut demander pardon au peuple bafoué.

Il faut reconnaître la responsabilité de ceux qui ont utilisé les populations les plus vulnérables comme instruments politiques, puis les ont abandonnées lorsque leurs services n’étaient plus nécessaires.

Il faut aussi offrir à ceux qui souhaitent abandonner la violence une véritable possibilité de réintégrer la communauté nationale, tout en établissant clairement la vérité et les responsabilités pour les crimes commis.

Réconciliation ne signifie pas impunité.

Une nation ne se réconcilie durablement ni dans le déni des victimes ni dans la vengeance. Elle se réconcilie lorsque la vérité peut être dite, lorsque les torts sont reconnus, lorsque justice peut être rendue et lorsque celui qui accepte sincèrement de changer peut retrouver une place dans la société.

Se retrouver comme frères et sœurs d’une même patrie

Haïti a besoin d’une grande rencontre nationale qui ne soit pas une conférence politique supplémentaire consacrée au partage des fonctions de l’État.

Il faudrait une rencontre publique tournée vers la vérité, la responsabilité, la justice et la réconciliation : dirigeants et anciens dirigeants, société civile, communautés religieuses, universités, secteur économique, organisations populaires, diaspora, jeunesse et représentants des communautés les plus marginalisées.

Il faudrait pouvoir s’y regarder en face et reconnaître une évidence : nous appartenons à une même patrie.

Nous pouvons avoir des intérêts différents, des croyances différentes, des conditions économiques différentes et des conceptions politiques différentes sans cesser d’être frères et sœurs d’une même nation.

La reconstruction d’Haïti ne commencera donc pas seulement avec davantage d’argent, de policiers, d’élections ou de gouvernements. Tous ces éléments peuvent être nécessaires, mais ils resteront insuffisants si l’Haïtien continue à considérer l’autre Haïtien comme un adversaire à éliminer, un instrument à exploiter ou un obstacle à contourner.

Elle commencera aussi lorsque nous retrouverons le respect de l’autre, le sens du bien commun et l’amour du prochain.

Reconnaître les torts de part et d’autre ne signifie pas distribuer également les responsabilités lorsque celles-ci ne le sont pas. Cela signifie accepter d’entrer dans une démarche où chacun répond de ses actes et où personne ne se considère définitivement exclu de la possibilité de reconstruire la nation.

Rien n’est impossible lorsque cette volonté est embrassée dans l’amour du prochain.

Après la vérité, après la reconnaissance des fautes, après la justice et après le pardon, il faudra peut-être savoir laisser à la Source — quel que soit le nom que chacun lui donne, selon ses convictions spirituelles ou philosophiques — le soin de faire le reste.

Car avant de demander si les Haïtiens peuvent diriger leur pays, une question plus fondamentale mérite peut-être d’être posée :

Les Haïtiens sont-ils prêts à se reconnaître de nouveau comme appartenant les uns aux autres et responsables ensemble d’une même patrie ?

C’est peut-être là que commence véritablement la reconstruction d’Haïti.